D'où je viens
Rendue célèbre par le tableau peint par Jean-Baptiste Corot, l'église Notre-Dame domine l'ancienne commune de Marissel, rattachée à Beauvais en 1943.
J'ai beaucoup hésité... Peut-on classer des souvenirs qui jaillissent comme ils veulent, quand ils veulent ?
J'ai décidé de commencer à classer mes souvenirs longtemps restés en vrac. Et bien entendu, plus je cherche, plus je trouve des trésors qui m'avaient échappé.
Aucun souvenir... mais il me semble avoir inventé ce que ma mémoire n'a pas noté. Je m'autorise donc le droit d'élaborer — de mauvaise foi si je veux — ces premières années. Que mes parents me pardonnent cette audace.
Rendue célèbre par le tableau peint par Jean-Baptiste Corot, l'église Notre-Dame domine l'ancienne commune de Marissel, rattachée à Beauvais en 1943.
Mon premier souvenir conscient. Première année de maternelle. Quelle émotion... Inexploitée.
Je ne comprenais pas très bien en vrai ce que voulait dire ma mère.
Un collant sous mon pantalon. Un garçon ne met pas ça.
La cour était vide. Comme si je revenais d'une autre dimension.
Le village de Milly-sur-Thérain. Le clocher. Le silence des dimanches matin.
Collé sur un coin de ma table de chevet.
Je le mordais. Encore et encore. L'odeur du caoutchouc.
Immenses.
Au mariage d'une cousine de mon père.
Mes camarades attendaient que je finisse mon dessin d'escargot pour sortir de la classe en récréation.
Quand le tube s'est ouvert laissant s'échapper tous les petits bonbons dans la cour de l'école.
Je découvrais mon affirmation de soi, d'abord dans l'erreur.
Chaque soir, après le brossage de dents, l'envie revenait.
S'enfoncer dans un lit frais, les aventures de Oui-Oui.
Un de mes plus grands traumas cinématographiques. J'ai pleuré.
Et je n'aimais pas beaucoup ça.
Je découvrais seul les frontières de la morale sociale.
L'amande. Sur les doigts toute la journée.
Avec sa grande perche, son maillot de bain trop court, je me souviens que j'avais froid.
De Théodore de Banville. Appris par cœur à 7 ans.
Ma mère dessinait sur mes cahiers. Elle ne me demandait jamais comment.
Le bruit sourd du moteur, les sièges beiges. Une sensation de fusée.
Mes cousines étaient grandes. Moi pas encore.
La première nuit sans parents. Plus dure que prévu.
Recette apprise en colonie.
On savait déjà tout à 8 ans.
Les bonbons à l'unité. La dame derrière le comptoir.
La bulle. La tentative. L'échec. La fierté quand même.
Mon numéro commençait par 481.
La chute a été spectaculaire.
Une fois ouvert, difficile de refermer.
Une seule séance. Suffisante pour tout comprendre.
Elles pourrissaient dans un hangar chez mon arrière-grand-mère.
L'odeur des gaufres. Les stands en carton. La tombola perdue.
Je ne sais plus pourquoi ce souvenir est là. Mais il est là.
Avec mon cousin J.-F., dans le village de mon arrière-grand-mère, cette grosse pièce dans nos petites mains.
Les westerns de John Ford, le mardi soir. Je me couchais tard.
Le mardi soir, assis dans les caddies de supermarché.
Avec mon père. On s'était enregistrés sur un vieux magnétophone.
Et l'électricité statique sur le papier du disque.
Le premier écran qui répondait à mes doigts.
Ça durait depuis trop longtemps déjà.
Sur la bouche. Maladroits. Décisifs.
Au Palais des congrès. Avec mes parents. La première grande salle.
De Raymond Devos. Récité en classe de sixième.
Après la Colecovision. Avant l'Amstrad. Une famille de consoles.
La plage grise. Le vent du nord. Les galets.
Un premier vrai baiser. Le reste appartient à C.
Dans la cour. Je n'avais pas cherché. Je n'avais pas gagné non plus.
Disparus des rayons. Injustement.
Je découvre vers 10 ans qu'on peut mourir de faim.
Elle m'embarrassait, je crois.
Mon premier ordi ?
Je pensais néanmoins que je n'avais pas besoin de savoir nager.
Je découvrais le racisme et la misère sociale dans les graffitis de mon ascenseur HLM.
Un rendez-vous hebdomadaire. Je chantonnais les classements.
Le décodeur. L'image brouillée pour ceux qui n'avaient pas le code. On regardait quand même.
Ils avaient tous des noms différents. Aucun n'était simple.
La liberté. À condition de ne pas croiser mon père.
Ce jeu impeccable, mécanique, sans affect. Je l'admirais pour ça.
Le nuage s'est arrêté à la frontière. On nous l'avait dit.
Delacroix. La Liberté guidant le peuple. Je trouvais ça beau.
AC/DC écrit au feutre. Je pensais que ça suffisait.
3617 EXAM. Le résultat en lettres vertes sur fond noir.
Article premier. Appris à 15 ans. Jamais oublié.
La façon dont je justifiais tous mes rares retards au lycée.
Ce que traversait mon corps à cette époque, et que je ne savais pas nommer.
Quatorze ans, de grands yeux qui pétillaient.
1992. L'Expo universelle de Séville. Je revenais différent.
Le premier jour de mon permis. Les vitres baissées. Boogie Chillen.
Une radio lycéenne à Beauvais. J'y allais sans vraiment savoir pourquoi.
L'Amstrad CPC. Des heures à charger les cassettes. Barbarian, Gryzor, Rick Dangerous, Sorcery.
Le 25 décembre 1989. Quinze ans. Noël cette année-là avait un goût particulier.
Le groupe existait à peine. Moi j'avais déjà tout organisé.
Peu de temps après le permis. Rien de grave. Mais le monde venait de changer de taille.
Like a Prayer. Vogue. Il y avait quelque chose là que je ne m'expliquais pas encore.
Août. La chaleur, les mimosas. Une rencontre qui a duré.
Douces et sans but précis. Paris appris à pied.
Je ne me souviens plus du montant. Juste de l'émotion.
Un choix pris presque par défaut. Qui s'est révélé juste.
Un café, une table, un carnet. Le début de quelque chose.
Paris à vélo pendant trois semaines. Une ville rendue à elle-même.
L'appel à la prière à l'aube. Le Bosphore. Une autre mesure du temps.
Dans les vallées de tuf. Un rythme que je n'oublie pas.
Huit mètres carrés. Un lit, une table, une fenêtre sur le bruit.
Portée sur le poignet droit pendant des années. Je ne sais plus pourquoi j'ai changé de bras.
La première colocation. L'apprentissage du partage d'espace.
1997. Le Rajasthan. La poussière, le bruit, les couleurs. Le reste n'a plus compté.
Au Parc des Princes, contre Monaco.
Mon premier appartement à moi à Paris.
Windows 95. Le premier claquement du modem. La connexion au monde.
Les quais en hiver, le casque qui siffle. Une façon d'appartenir à Paris.
Cent trente mètres. Le vide en dessous. J'ai sauté quand même.
Quelques-uns auraient tout changé. Je ne le savais pas alors.
Je n’ai jamais été fan de téléphone.
Étrange sentiment de fin et de début mélangés.
J'ai trop fouillé. Ce que j'ai trouvé ne m'appartenait pas.
Un appartement dans le 9e. Une époque particulière.
Pas de colère. Juste la découverte froide de ce que ça fait.
Un emménagement inattendu. Un autre rapport à la ville.
En face de Cannes. L'eau turquoise. Les premiers allers-retours.
Début d'une longue conversation avec moi-même.
La décision prise un matin, sans théâtre. Juste la certitude.
J'avais enfin compris.
Trois jours. La ville comme une idée qui se confirme.
Fort-de-France en face. J'ouvre les yeux, je le vois au-dessus de ma tête.
Interminables. Je crois que j'ai du pleurer.
Un écureuil est monté sur mon pantalon pour récupérer quelques noisettes.
Il était passé se poser le jour de la visite des assistantes sociales en charge de mon dossier d'adoption.
La première chose du matin. Avant le café, avant le téléphone.
J'ai prié pour la naissance de mon enfant. Il naîtra 10 mois plus tard.
Je n'y suis pas encore. Laissez-moi prendre le temps de ne pas me précipiter...